Le calculateur, au cœur des plateformes MRV

Les plateformes MRV assurent le suivi des projets dont l’objectif est de réduire les gaz à effet de serre. Ce sont donc des instruments essentiels à la lutte contre les changements climatiques. Le plus important dans ces plateformes demeure toutefois méconnu : c’est leur calculateur.

Même si elles l’ignorent, les fermes qui mesurent leurs gaz à effet de serre (GES) et adoptent des pratiques pour les réduire ont toutes besoin d’une plateforme MRV. Cet outil, utilisé par des spécialistes de la transition climatique, soutient les efforts de toutes les entreprises qui réduisent leurs GES tout en notifiant des auditeurs indépendants pour qu’ils vérifient les résultats obtenus.

Ces outils sont donc des essentiels à la lutte contre les changements climatiques. C’est pourquoi de plus en plus d’organismes en proposent, en mettant souvent l’accent sur la convivialité de leur plateforme MRV ou sa facilité d’utilisation. La qualité de ces plateformes ne tient toutefois pas à la couleur de leurs graphiques ou à l’ergonomie de leurs menus, mais plutôt à ce qu’elles cachent sous leur capot : leur calculateur.

MRV : Measurement, Reporting, and Verification

MRV est un acronyme en anglais qui signifie measurement, reporting and verification ou en français : mesure, notification et vérification. En gros, ces plateformes permettent d’effectuer un suivi fiable et précis des émissions de GES d’une entreprise et des pratiques qu’elle met en place pour les réduire.

Logiag, par exemple, a créé la plateforme MRV Carbone+. Celle-ci permet de suivre les réductions de GES des exploitations agricoles inscrites au programme Fermes Laitières Engagées. Cet outil 100 % québécois est basé sur le modèle Holos d’Agriculture et Agroalimentaire Canada.

Il existe plusieurs autres plateformes MRV destinées au milieu agricole. Mentionnons Hummingbird. Créé par Agreena, une compagnie des Pays-Bas, Hummingbird utilise la télédétection pour mesurer les résultats de l’agriculture régénératrice. Aux États-Unis, la plateforme MRV inventée par Regrow permet notamment d’assurer des suivis en temps réel. Enfin, au Royaume-Uni, la plateforme Cool Farm Tool de Cool Farm Alliance inclut des données sur les GES, la biodiversité et l’usage de l’eau tout en permettant la création de scénarios hypothétiques qui facilitent l’élaboration de plans d’action.

Le calculateur, le cœur des plateformes MRV

Au-delà de leurs différentes fonctionnalités, le plus important dans toutes ces plateformes MRV est leur calculateur. Bien qu’il reste dans l’ombre, c’est lui qui effectue le gros du travail puisqu’il calcule les émissions de GES avant la mise en place de pratiques qui visent à les réduire, puis après. Sans un bon calculateur, impossible de savoir si les pratiques choisies ont réellement produit les effets escomptés!

Les algorithmes et équations mathématiques des calculateurs doivent aussi produire des résultats les plus exacts et fiables possibles. En effet, c’est grâce à ces résultats (et à leur vérification subséquente par les auditeurs) que les entreprises savent si elles achètent du vent ou non lorsqu’elles paient pour des réductions de GES. La rigueur des calculs effectués par le calculateur d’une plateforme MRV est donc un rempart important contre l’écoblanchiment. Il n’y a aucun doute que la crédibilité et la transparence des marchés du carbone dépendent largement de lui. Enfin, c’est aussi le calculateur qui nous procure une vision plus large sur nos progrès contre les changements climatiques. Mais… qu’est-ce qu’un bon calculateur? Et comment fonctionne-t-il?

Pour comprendre comment fonctionne un calculateur, il faut d’abord comprendre comment fonctionne la mesure des émissions de GES. Dans le cas d’une ferme qui élève des vaches ou des cochons, par exemple, une mesure fiable des GES nécessite une centaine de données, incluant la taille du troupeau, son alimentation et son type de litière; le mode de gestion du fumier; les cultures semées, les engrais et les autres intrants épandus; la texture du sol et même la température et les précipitations moyennes! Plus un calculateur intègre de paramètres, plus ses résultats sont précis. En conséquence, mieux il peut estimer par la suite les retombées des pratiques de réduction mises en place.

Des émissions de GES à collecter… ou à estimer

Le défi dans la mesure des GES est qu’on ne mesure pas vraiment les émissions comme telles. Certes, les agronomes récoltent certaines « vraies » données à la ferme, comme la quantité d’engrais épandu ou l’accumulation de lisier dans la fosse au cours d’une année. « Nous allons chercher ces données sur le terrain parce qu’elles affectent beaucoup la somme totale des GES d’une ferme et nous permettent par la suite de bien mesurer l’effet des pratiques de réduction », explique Pierrot-Baptiste Lemée-Jolicoeur, analyste de la modélisation des GES chez Logiag.

Toutefois, les équipes responsables des projets de réduction de GES sur des fermes n’installent quasiment jamais de capteurs autour des champs ou des étables afin de mesurer leurs émissions. Non seulement cela coûterait très cher, mais cela a déjà été fait : des scientifiques de différents pays ont déjà mesuré les émissions de différentes pratiques agricoles et publié leurs résultats dans des bases de données publiques. Ce sont ces données qui sont fournies aux calculateurs pour estimer les émissions d’une ferme ou de toute autre entreprise intéressée à diminuer ses GES.

L’ABC d’une donnée de bonne qualité

L’accessibilité à ces vastes bases de données pose toutefois un nouveau défi : identifier la meilleure donnée, c’est-à-dire l’estimation des émissions de GES la plus fiable et la plus représentative de l’entreprise à l’étude. Pour la trouver, les spécialistes de la transition climatique se fient à un grand critère principal : l’origine du facteur d’émission utilisé pour la calculer.

Un facteur d’émission est un concept facile à comprendre : c’est la quantité de GES produite par une source d’émissions. Par exemple, si produire un kilo de fourrage émet 0,3 kilo d’équivalent CO2, on multiplie cette donnée par la quantité de fourrage consommée par un troupeau pour connaître les émissions totales associées à cette source.

C’est en regardant l’origine d’un facteur d’émission qu’on découvre à quel point il est représentatif de la ferme à l’étude. Pour le déterminer, les scientifiques se servent d’une échelle de qualité à trois niveaux (ou tier, en anglais). Pour bien comprendre ce concept, reprenons l’exemple des GES émis par la production de fourrages.

  • Une donnée de niveau un pourrait être une moyenne canadienne ou internationale qui ne tient pas compte des techniques culturales, du nombre de récoltes ou de la température moyenne
  • Une donnée de niveau deux inclurait davantage de variables spécifiques au fourrage étudié, comme les espèces semées ou la température moyenne de la région.
  • Une donnée de niveau trois reproduirait quasiment parfaitement la production de fourrages réelle, en prenant en compte les espèces semées, les techniques culturales, la température moyenne et le nombre de récoltes, par exemple.

Un équilibre à atteindre

Évidemment, des données de niveau trois sont à privilégier. Malheureusement, les bases de données existantes ne contiennent pas de données d’une telle qualité pour toutes les régions du monde, toutes les pratiques agricoles ou tous les types d’animaux d’élevage. Il faut donc une bonne dose de recherche, d’analyse et de calculs pour trouver la meilleure estimation de GES pour une source d’émissions donnée, et savoir l’adapter si besoin. Si l’objectif reste de maximiser les données de grande qualité, il faut savoir que le résultat final ne sera pas énormément affecté par quelques données plus imprécises sur la centaine qui doivent être colligées.

Enfin, les équipes derrière les bons calculateurs s’assurent que les données choisies ont été mesurées avec des méthodes fiables et reproductibles.

La méthodologie, une compagne essentielle de la plateforme MRV

Avant de conclure, il faut absolument mentionner la méthodologie qui soutient chacun des projets de réduction des GES. C’est la méthodologie qui précise comment une équipe collecte ses données, s’assure de leur fiabilité et les intègre dans son calculateur. C’est aussi la méthodologie qui détaille le fonctionnement du calculateur lui-même ainsi que le degré d’incertitude inhérent à ses résultats. Idéalement, un tiers parti indépendant valide la méthodologie d’un projet, ce qui permet de garantir que celui-ci produit réellement les réductions de GES attendues.

En somme, le calculateur, la plateforme MRV et la méthodologie constituent des éléments clés d’un projet de réduction de GES. Grâce à eux, les fermes et toute autre entreprise peuvent réaliser l’inventaire de leurs émissions, suivre et analyser les effets de leurs actions et ajuster leurs stratégies au besoin. Elles ont donc intérêt à examiner ces outils de très près, sans se laisser charmer uniquement par la convivialité d’une plateforme MRV et oublier de regarder… ce qui se trouve sous le capot!

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