Repose en paix, carboneutralité : l’heure est à l’action crédible
Le concept de zéro émission nette s’impose comme une nouvelle norme d’intégrité, là où la carboneutralité a été fragilisée par des accusations d’écoblanchiment. Au-delà des mots, l’enjeu est de réaliser et de prouver des réductions d’émissions réelles au sein de sa propre chaîne de valeur.
En tant que stratège de l’action climatique, j’observe depuis plusieurs années la fin annoncée d’un concept fragilisé par l’écoblanchiment : la carboneutralité. Elle cède progressivement la place à une démarche plus rigoureuse : le zéro émission nette. Ce changement n’a rien de symbolique. Il trace une ligne claire entre les promesses et l’action réelle. Un récent article du Trellis Group résume très bien ce tournant : « RIP, carbon-neutral » (Repose en paix, carboneutralité).
La vieille règle du jeu : une simplicité trompeuse
Pendant longtemps, être carboneutre reposait sur une promesse simple : une entreprise pouvait, en théorie, effacer sa pollution. Dans ma pratique, j’ai vu combien cette promesse de carboneutralité pouvait sembler rassurante aux organisations, même si elles laissaient leurs émissions réelles pratiquement inchangées. Le mécanisme qu’elles utilisaient était la compensation. Pour chaque tonne de gaz à effet de serre (GES) émise, l’entreprise achetait un crédit carbone. Ce crédit était un certificat attestant qu’une quantité équivalente de GES avait été réduite ou retirée de l’atmosphère ailleurs.
Le principal attrait de ce système était sa simplicité comptable : une tonne émise moins une tonne compensée donnait, sur le papier, un impact nul. C’était facile à expliquer et à rapporter. Mais cette simplicité cachait un double problème.
D’abord, la compensation détournait l’attention du vrai enjeu : la réduction des émissions à la source.
Ensuite, plusieurs enquêtes indépendantes et analyses scientifiques ont montré qu’une part importante des crédits carbone était de qualité douteuse, avec peu ou pas d’effet réel sur le climat, comme l’ont documenté des organismes tels que Carbon Market Watch.
C’est cette combinaison – minimiser l’importance de ses propres émissions tout en s’appuyant sur des compensations souvent inefficaces – qui a rendu l’allégation de carboneutralité si problématique. Les législateurs ont commencé à réagir.
Au Canada, par exemple, le projet de loi C‑59, adopté en 2024, a modifié la Loi sur la concurrence. Désormais, les affirmations environnementales doivent être appuyées par des preuves rigoureuses.
Dans l’Union européenne, les allégations de type « neutre en carbone » sont interdites lorsqu’elles reposent uniquement sur des compensations. Le message envoyé aux entreprises est clair : acheter des crédits ne suffit plus, il faut réduire ses propres émissions.
La nouvelle règle : l’action directe et maîtrisée
Voilà pourquoi une nouvelle règle, plus exigeante et plus crédible aux yeux des régulateurs comme à ceux du public, s’impose comme norme : le zéro émission nette. En anglais, « net‑zero » se distingue clairement de « carbon neutral » en exigeant des réductions profondes à la source, et ce, avant tout recours aux compensations.
L’approche zéro émission nette repose sur un principe simple : réduire d’abord les émissions à la source, de façon ambitieuse, en ligne avec les exigences de la science climatique. Ce principe de « réduction d’abord » est désormais la règle d’or portée notamment par l’initiative Science Based Targets (SBTi), une référence mondiale pour les objectifs climatiques d’entreprise.
Pour le secteur agroalimentaire, cela se traduit par une stratégie clé : mettre en œuvre un marché intégré du carbone (insetting) au sein de sa chaîne de valeur. Au lieu d’acheter des crédits externes, l’entreprise investit pour réduire les émissions générées par ses propres activités et celles de ses fournisseurs, par exemple, dans le cadre de leurs pratiques agricoles. Cette approche ancre la responsabilité au cœur de l’entreprise et lui donne un contrôle direct sur la qualité des projets mis en œuvre.
Le défi de la preuve : mesurer les réductions internes
Une telle approche, qui vise à réduire les émissions à la source plutôt que de simplement acheter des crédits externes, soulève un enjeu central dans le milieu agroalimentaire : réaliser et démontrer de manière crédible des réductions internes et opérationnelles. La question devient alors : comment prouver que les changements de pratiques sur les fermes, au sein de notre propre chaîne de valeur, ont un effet réel et chiffrable?
C’est précisément pour passer de la réflexion à l’action que des solutions comme le programme Fermes Laitières Engagées sont essentielles. Ce programme fournit un cadre de mesure et de validation rigoureux, conçu spécifiquement pour documenter les changements de pratiques à la ferme et démontrer, chiffres à l’appui, leur impact sur les émissions, tel que le demande la filière.
Concrètement, il ne se contente pas de soutenir les actions à la ferme : il mesure leurs effets sur les émissions, les traduit en réductions de GES quantifiées et les fait vérifier par un organisme indépendant. En clair, il génère des données concrètes et continues, dont les entreprises ont besoin pour piloter leur stratégie climatique et rendre des comptes.
Conclusion : l’action crédible est à notre portée
L’ère des engagements climatiques fondés uniquement sur la compensation touche à sa fin. Une voie plus assumée est possible : une trajectoire zéro émission nette ancrée dans des réductions réelles au sein de la chaîne de valeur. De mon point de vue, la question est maintenant de savoir qui choisira de l’emprunter dès maintenant.
